Lundi dernier, j’étais en train de passer une journée particulièrement réjouissante dans ma boutique de fringues, coincée entre un portant de petites robes aussi belles qu’une porte de prison, une pile de pantalons en velours et un présentoir de chaussettes minuscules. J’étais là, comme un lundi qui n’a pas envie, avec mes pieds qui souffraient, des clients tellement compliqués que même Ikea les vendrait déjà montés et cette odeur très particulière de magasin pour enfants : un mélange de coton neuf, de plastique et de goûter écrasé sous une poussette. Depuis le matin, j’avais conseillé des tailles à des parents qui ne connaissaient pas le poids de leur propre enfant, fait 12 emballages cadeaux avec du ruban et expliqué avec beaucoup trop de sérieux qu’un pull avec des oreilles de lapin n’était pas forcément adapté à un baptême. C’est à ce moment-là que j’ai reçu un message de ma mère :
Il faut le voir pour le croire. J’ai regardé le message. J’ai regardé les vêtements autour de moi. J’ai regardé ma vie. Et, pendant quelques secondes, je me suis dit que ce n’était pas forcément une mauvaise idée. Après tout, il faut savoir rester ouverte aux opportunités professionnelles, même lorsqu’elles impliquent une roue géante et un présentateur qui vous demande de choisir une consonne. Et surtout la thune à gagner.
Le soir, en rentrant chez moi, j’ai appris que le nouveau directeur de la Star Academy avait mon âge. Là, quelque chose s’est enclenché. Il semblerait que certaines personnes aient utilisé leurs 38 ans pour prendre des directions, et moi pour apprendre à plier des bodies. Pourquoi pas moi alors ? Parce qu’en y réfléchissant bien, j’ai quand même un certain passif dans la télévision. J’ai été élue Miss Camping en 1994, aucun enregistrement ne permet malheureusement de confirmer cette performance historique, je suis passée dans le Club Dorothée en 1996, j’ai été aperçue dans le château de la Star Academy sur TF1 en 2003 et j’ai fait une apparition dans Fan De en 2001. À ce stade, ce n’est plus un hasard, c’est juste moi qui ai loupé le coche. J’ai donc décidé de reprendre mon parcours depuis le début. La question n’était plus de savoir si je pouvais devenir directrice de la Star Academy. La question était de savoir comment personne n’y avait pensé avant. J’ai donc préparé mon entretien d’embauche. Un délire imaginaire, certes, mais avec le sérieux d’une candidate qui a enfin compris où ses compétences pouvaient être utiles. Il fallait simplement convaincre un recruteur que mon expérience de 10 ans en boutique constituait une préparation tout à fait pertinente pour diriger un château rempli de jeunes incapables de chanter le tube planétaire de Las Ketchup.
Les objets en story: une plongée humoristique dans le quotidien de ceux qui nous entourent et qui pensent parfois plus que nous !
Dans ma tête de dingo, j’ai donc préparé mon entretien avec le plus grand sérieux. Pour commencer, j’ai essayé d’identifier les compétences nécessaires pour diriger la Star Academy. Après avoir maté toutes les saisons depuis 2001, y compris la défaite totalement injustifiée de Dominique face à Cyril en 2006, je crois avoir à peu près tout capté. Je suis moins neuneu que j’en ai l’air. D’abord il faut savoir gérer des personnalités. Ça tombe bien, je travaille dans la vente. Je sais parfaitement gérer des personnes qui arrivent avec une idée très précise de ce qu’elles veulent et repartent avec autre chose. Cela arrive aussi qu’elle repartent les mains vides, je suis vendeuse, pas magicienne. Je sais aussi négocier avec des gens qui ne sont pas toujours d’accord avec mes propositions. Un enfant de 5 ans qui refuse catégoriquement d’essayer un pantalon parce que « c’est moche » n’est finalement pas très éloigné d’un candidat qui refuse de chanter une chanson parce que « ce n’est pas ma tessiture ». Dans les deux cas, il faut rester calme et lui rappeler que c’est pour son bien, et que surtout on ne lui demande pas son avis.
Il faut également savoir gérer les crises. Là encore, mon expérience parle pour moi. J’ai déjà vu un parent revenir avec une chemise déjà portée parce que son enfant avait finalement décidé qu’il n’aimait plus le bleu cobalt. J’ai déjà assisté à des négociations autour d’un rose trop rose et d’un bleu trop bleu. J’ai déjà vu quelqu’un perdre ses moyens parce qu’il n’y avait plus la bonne taille. Je ne veux pas m’avancer, mais après ça, je pense pouvoir gérer une dispute entre deux candidats pour une histoire de micro.
La gestion des tenues constitue évidemment un autre point fort de ma candidature. Je connais les tailles, les matières, les coupes et les gens qui pensent qu’un vêtement blanc pour un enfant de 24 mois est une excellente idée. Je sais préparer une tenue pour une occasion particulière et surtout, je sais faire respecter un dress code. Chez Jacadi, le mardi est rose. Je ne connais pas l’origine de cette règle, mais je sais qu’elle existe et je sais l’appliquer, même si j’ai eu envie de faire bouffer du papier toilette à ma hiérarchie. Je pense donc être parfaitement qualifiée pour annoncer à 6 chanteurs en devenir qu’ils devront porter des salopettes léopard avec des santiags à pois le samedi soir sur le prime sans avoir à justifier davantage ma décision.
Il y a aussi le management. Je sais déjà encadrer des personnalités à fort caractère : les parents. Ces êtres tiraillés entre l’envie de faire au mieux pour leur enfant et celle de ne surtout pas avoir l’air de faire moins bien que les autres. Je sais donc gérer la pression, les exigences contradictoires et les décisions prises avec beaucoup trop d’intensité pour une histoire de pantalon. Et si je parviens à expliquer à quelqu’un qui fait du 42 et qui insiste pour avoir du 36, je pense avoir les épaules pour annoncer à un candidat qu’il n’ira pas en demi-finale.
Reste la gestion des plannings. C’est probablement mon principal atout. En ce moment, je reçois mon planning le samedi après-midi pour la semaine suivante. J’ai donc développé une capacité d’adaptation remarquable face à l’incertitude. Je peux parfaitement diriger une équipe dont je ne connais pas encore les horaires. Je peux même annoncer un cours de musique médiévale un lundi matin sans savoir moi-même si je serai disponible. C’est ce qu’on appelle du management nouvelle génération.
J’aurais aussi pu parler de mon expérience musicale. J’ai participé au championnat de France de blind test, je suis une véritable reine du karaoké et je maîtrise parfaitement l’art de pousser mes copines hors de la scène quand elles commencent à empiéter sur mon créneau. Je connais par cœur les paroles de Sara perche ti amo, et pas question de faire du yaourt stracciatella, chaque syllabe est prononcée avec la précision d’une Italienne qui a grandi à Naples alors que je suis née dans le 91 et que je ne parle plus un mot d’italien à part pour parler pizza et pasta à la vongole. Bref, j’avais des arguments. Mais je trouvais ça presque trop facile. Je n’allais quand même pas arriver à l’entretien avec un CV, des références et, en bonus, une chorégraphie sur Aimons nous vivants de François Valéry. Il fallait laisser au recruteur le plaisir de découvrir tout seul l’ampleur du problème.
À ce stade, je commençais à trouver ma candidature franchement solide. Il ne restait finalement que quelques détails : je ne sais absolument pas ce qu’est le staccato, ni comment on dirige une évaluation, ni pourquoi tout le monde a voté pour Magalie Vaé. Mais bon j’oublie que j’ai aucune chance et je fonce comme dirait mon maître à penser. Pas Paul Eluard, l’autre : Jean Claude Dusse. Et puis je me suis dit que ce n’était probablement pas rédhibitoire. On ne devient pas directrice d’un château rempli d’inconnus sans compétences transversales.
Pour finir, il y aurait évidemment eu la fameuse question : « Et vous, vous vous projetez où dans deux ans ? » Là, j’aurais hésité. Parce qu’en toute honnêteté, si je devenais directrice de la Star Academy, je ne voyais pas bien ce que je pouvais faire de plus. Directrice de la Star Academy, c’est quand même déjà un poste assez difficile à mettre sur LinkedIn sans donner l’impression d’avoir inventé sa vie. J’aurais donc répondu que je me voyais évoluer vers davantage de responsabilités. Peut-être directrice générale de la télévision française. Ou ministre de la Culture, mais uniquement pour pouvoir imposer la Journée Nationale de Joe Dassin à l’ensemble du territoire. Le recruteur aurait probablement noté quelque chose sur son dossier. Je ne sais pas quoi. Mais certainement quelque chose.
Et voilà je m’y voyais déjà, comme Aznavour, en haut de l’affiche, en dix fois plus gros que n'importe qui mon nom s'étalait.
Finalement, je ne sais pas si je deviendrai un jour directrice de la Star Academy. Pour l’instant, je suis toujours dans une boutique à conseiller des tailles, remettre des cintres à leur place (et mes collègues aussi parfois) et essayer de comprendre comment un enfant peut passer du 1 au 3 mois en l’espace de quelques semaines.
Mais ce lundi-là, pendant quelques minutes, j’ai aimé l’idée que ma vie puisse encore bifurquer n’importe comment. Il aura suffi d’un message de ma mère, ma Diva du dancing très comique , d’une émission de télévision et d’un directeur de la Star Academy de 38 ans pour que je commence à envisager très sérieusement une carrière dont je ne connaissais même pas les missions.
Et finalement, ça m’a fait du bien.
Pas parce que j’ai besoin de devenir directrice de quoi que ce soit. Juste parce que, parfois, ça fait du bien de se rappeler qu’on peut encore se surprendre soi-même. De regarder sa journée, même quand elle est franchement médiocre, et de se dire qu’il y a peut-être quelque part, cachée derrière une porte qu’on n’avait jamais pensé ouvrir, une version complètement plus amusante de notre vie.
Je ne sais pas où je serai dans 2 ans. Je ne sais même pas où je serai jeudi prochain, ce qui est déjà beaucoup demander à mon planning.
Mais je sais maintenant que si ma mère m’appelle pour me proposer La Roue de la Fortune, je ne vais peut-être pas répondre tout de suite non.
Après tout, il faut bien laisser une chance au scénario de changer le cours de l’histoire. Et si possible avec du vert le mardi.
💜
