Cette semaine, je suis un peu partie prendre l’air dans l’Est, avec des paysages qui sentent bons les Vosges et les bretzels et où tu t’attends à manger une tarte flambée en regardant des géraniums pendouiller à une fenêtre, pas à vivre une expérience culinaire sponsorisée par une mappemonde. Ma sœur m’emmène dans une institution locale : “La Friterie Alsacienne”. Déjà, le nom inspire confiance. Tu te dis : ici, on respecte la pomme de terre. Ici, la carpe frite a une carte de fidélité. Ici, l’amour de la région et le gras sont rois. Pour le local on repassera mais pour le gras on est servis, même bien servis.
Cinq minutes plus tard, j’étais devant un menu proposant des américains aux nems, à l’omelette, au cordon-bleu et si je cherche bien, un pad thaï au munster doit sûrement se cacher quelque part derrière le comptoir, à côté des paquets de cigarettes planqués dans un tiroir vendus 15 balles.
Le simple concept d’une friterie alsacienne tenue par une asiatique qui sert des sandwiches américains remplis de poissons panés, c’est déjà un sketch écrit par quelqu’un qui a mélangé toutes les cuisines du monde avec les yeux fermés. Même mon estomac ne savait plus quel accent prendre. C’est un peu l’Eurovision, mais version nourriture. Oui, je sais, l’Asie n’est pas en Europe, mais j’ai bien vu l’Australie participer en 2015, alors à ce niveau-là, la géographie c’est comme le summer body, on s’en balek.
Le plus perturbant reste quand même ce mot : “américain”. Parce qu’à quel moment a-t-on décidé d’appeler un sandwich qui n’a probablement jamais croisé un Américain de sa vie? Je suis quasiment sûre qu’au Texas, si tu arrives avec une baguette garnie de frites, d’une merguez, de moutarde de Dijon et de deux nems poulet-crevette, quelqu’un appelle immédiatement Walker Texas Ranger.
Et pourtant, ce qui est fascinant, c’est que personne sur place ne semblait trouver ça étrange. Comme si oui, bien sûr, une baguette était comme un frigo un dimanche soir: “vas-y mélange tout, on verra bien”. Et honnêtement ? Ça fonctionne. D’une manière très inquiétante, mais ça fonctionne.
Je regardais cette carte comme on regarde un enfant faire une expérience scientifique avec du Coca et une aspirine: tu sais que ça ne devrait pas exister, mais tu veux voir jusqu’où ça va aller.
Willkomme (oui maintenant que j’ai mangé local, je parle local) dans mon carrousel des questions, où je réponds aux questions que personne ne se pose: à quel moment nos vies sont-elles devenues un american dream sauce aigre-douce ?
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